Une conclusion sauvé de l’oubli…

Nous avons documenté avec sincérité la chute des effectifs de poissons, et ce qu’il faut bien commencer à appeler dans certains cas leur disparition. Pour cela nous avons fait appel à des éléments aussi factuels que possible, issus de sources diverses.  Nous avons convoqué quelques auteurs bien oubliés pour illustrer et agrémenter notre  propos :

Félicien Prué nous montre une rivière toute bucolique, où chaque coup de filet d’un sympathique braconnier ramène des brassées de vandoises et de truites, là où il n’y a plus rien aujourd’hui qu’une sorte de sinistre fossé.

Jean Lamoure, du fond de la préhistoire (1977) et voulant nous rassurer,  nous promet, pour l’éternité sans doute, plus de cent truites chaque matin.

Louis Larbaigt, avec ces mots si vrais et déjà si lointains, et dont on croit encore entendre le tremblement dans la voix : « … les jeunes étaient retenus à Peyrehorade, au saumon. »  Les jeunes ! Rendez-vous compte, retenus au saumon, et ne pouvant donc se rendre à l’alose… la perspective d’un monde tout entier englouti.

Ce brave et impayable Michel Duborgel, auteur dans les années cinquante de La pêche et les poissons, véritable best-seller du pescofi ; Duborgel, le bougre, fait défiler devant nous des gobages qui se touchent à n’en plus finir… Le voilà plus loin qui peste contre la soffie (toxostome) ou le hotu, poissons qu’il juge trop envahissants, et dont les populations sont aujourd’hui réduites quasiment à néant. Voyez encore ce qu’il écrit sur l’anguille des gaves béarnais, et avec le plus grand sérieux : « Le nombre d’anguilles que certaines rivières peuvent receler est inimaginable. Dans nos gaves par exemple, il n’est pas une pierre qui n’en cache une. » (Michel Duborgel, La pêche et les poissons, 1955). Bravo l’artiste, et maintenant rideau.

La dégradation de la relation homme-nature précède souvent et accompagne toujours la dégradation du milieu. C’est du moins ce que nous avons tenté de développer ici à plusieurs reprises. Nous avons pour cela cherché et trouvé des arguments au sein même de l’expression populaire. Nos pauvres moyens ne nous ont permis qu’une esquisse de cette sorte d’ethnographie, mais nous espérons avoir ainsi exhumé quelque chose de l’ordre du sensible.

Selon le grand économiste et penseur libéral Joseph Schumpeter dans son célèbre ouvrage « Capitalisme socialisme et démocratie », c’est la rationalité économique acceptée par l’ensemble de la société qui impose  ses choix (« le schéma économique est la matrice de la logique »). Et remarquons qu’en effet si les opportunités économiques, ou les éléments considérés comme tels, n’étaient pas saisies à temps par une communauté, celle-ci se verrait impitoyablement marginalisée par les communautés concurrentes, qui elles, ne manqueraient pas en toute logique de saisir ces mêmes opportunités à la première occasion.

Il ne s’agit nullement d’une vue de l’esprit, de quelque illusion à laquelle la collectivité pourrait facilement échapper.  Admettons justement qu’une communauté, mue par un altruisme remarquable accepte de renoncer à un investissement important et générateur de devises mais lourd de conséquences environnementales, pour la raison qu’elle souhaiterait ainsi préserver au mieux le patrimoine naturel et l’avenir de ses propres enfants. Attitude louable et vertueuse qui mérite la plus haute considération, chacun peut en convenir aisément. Or il est probable que ces gens vivent assez vieux pour voir une autre communauté aux idéaux plus terre à terre profiter de l’aubaine pour s’approprier  d’une manière ou d’une autre le marché en place et lieu des premiers. Il y aura dès lors naissance d’une asymétrie économique initiale et fondamentale qui voie les opportunistes monter en puissance et occuper le devant de la scène, tandis que les vertueux, mis rapidement hors jeu, ne sont plus même en mesure de faire connaitre leur idées, de faire respecter leur dignité, de transmettre leur mode de vie et leur sagesse. Leur propres enfants  seront désireux avant tout de s’identifier aux dominants.

Il importe de noter que cette faiblesse congénitale de la vertu fut  très tôt reconnue comme une racine historique du processus capitaliste par les libéraux eux-mêmes. Sur ce thème, un texte aussi ancien que célèbre s’insère parfaitement dans notre propos : « Il n’y a pas de doute que si l’honnêteté et la frugalité régnait dans une nation, une des conséquences en serait qu’on n’y construirait pas de maisons neuves, et qu’on ne se servirait pas de matériaux neufs tant qu’il y en aurait de vieux encore utilisables. Ainsi les trois quarts des maçons et des charpentiers seraient en chômage ; et l’industrie du bâtiment une fois disparue, qu’adviendrait-il des peintres et des décorateurs et de tous les artisans qui pourvoient au luxe et qu’on soigneusement interdits ces législateurs qui préféraient une société bonne et honnête à une société grande et riche et qui ont essayé de rendre leurs sujets vertueux plutôt que fortunés. » (Bernard Mandeville, Fable des abeilles, 1714)

Cette asymétrie économique entre la vertu et l’opportunisme ne concerne pas uniquement des réalisations matérielles  auxquelles on penserait en premier lieu et comme l’illustre à merveille Mandeville dès 1714. Elle travaille aussi le champ symbolique, nous disant quelque chose du statut du vaincu ; Le vaincu économique est ainsi le folklorique par excellence, le santon, l’indien, le brave patoisant déphasé, le pescadou de l’Adour, comme l’a si bien senti Larbaight. Les lieux, les manières de vivre, de produire, ayant appartenus au vaincu sont l’objet de spéculations visant à intégrer, accaparer son héritage, tout en en détruisant son autonomie culturelle. Les patrimoines urbains, ruraux, naturels et culturels, sont concernés par cette logique implacable d’accaparement / destruction / mutation. Nous reconnaissons là le thème fondamental de la destruction créatrice, concept d’une très grande force par lequel Schumpeter qualifie justement le mouvement économique dans les sociétés capitalistes modernes.

Notons que ce fond culturel, cet héritage d’un passé qu’il s’agit désormais d’exploiter sans vergogne, un autre auteur, Cornelius Castoriadis, le présente quand à lui comme un fond d’anciennes valeurs éthiques dont la persistance est d’une certaine manière nécessaire à la stabilité du système  : « Le capitalisme n’a pu fonctionner que parce qu’il a hérité d’une série de types anthropologiques qu’il n’a pas créés et pu créer lui-même : des juges incorruptibles, des fonctionnaires intègres et wéberiens, des éducateurs qui se consacrent à leur vocation, des ouvriers qui ont un minimum de conscience professionnelle, etc. ».

« Toutefois, l’histoire consiste en une succession de situations de court terme, qui peuvent modifier définitivement le cours des choses. Si le peuple, dans son ensemble, peut être, à court terme, berné étape par étape, jusqu’à avaler finalement la pilule dont il n’a pas envie (et il s’agit là aucunement d’un cas exceptionnel que nous pourrions nous permettre de négliger), aucune dose de bon sens rétrospectif, d’esprit d’escalier ne changera rien au fait que en réalité ce n’est pas le peuple qui pose les questions, ni qui en décide – mais que les questions dont dépend le sort du peuple sont normalement soulevées et décidées en dehors de lui. »

Joseph Schumpeter

Cet éclairage philosophique nous aide à mieux comprendre les contraintes qui pèsent sur le milieu naturel. Le poids économique de telle population d’écrevisses à patte blanche ou des derniers visons d’Europe qu’un projet risque d’anéantir est évidemment nul. C’est pourquoi on s’assoit par dérogation expresse sur l’ensemble des textes environnementaux que l’on a signé en grande pompe au niveau national ou international, en échange de quelques  compensations  dites environnementales, et ceci au nom de la rationalité économique. Notons que si le poids économique d’un milieu naturel n’est pas nul, cela ne change souvent pas grand chose (voir par exemple l’ancienne importance économique du saumon, de l’alose, de l’anguille). En effet l’impact environnemental, dans le cadre étroit des études règlementaires, est toujours présenté comme géographiquement limité ; c’est en quelque sorte l’adoption d’une stratégie par étape. Cette stratégie fonctionne d’autant mieux que le public est aveugle sur les véritables rapports de causalité qui pèsent sur l’environnement, rapports d’autant plus imperceptibles qu’ils sont résolument maintenus hors champ d’investigation.

C’est de notre point de vue  l’extension à l’environnement dans sa totalité du concept fondamental de destruction créatrice par lequel Schumpeter décrit le développement des sociétés capitalistes modernes. Les conséquences, au fur et à mesure que le temps économique se déroule, deviennent évidemment  très lourdes pour les écosystèmes, dont la complexité nous échappe en grande partie, et dont les besoins en espace et en temps sont sans commune mesure avec le temps et l’espace économique.

A titre d’ouverture, et pour ne pas suffoquer sous le poids du déterminisme, nous pouvons émettre l’hypothèse que l’affirmation centrale de Schumpeter selon laquelle  le schéma économique est la matrice de la logique, pourrait relever de la mathesis, concept Castoriadien qui signifie la propension typique des sociétés à rechercher puis à imposer une explication surplombante et totale du monde, que cette explication soit religieuse ou rationaliste. De telles sociétés sont dites par Castoriadis hétéronomes, au sens ou l’individu perd toute autonomie réelle, et n’a plus de pouvoir sur leur fonctionnement. Or pour Castoriadis la réalité n’est pas écrite à l’avance ; elle est en partie imprévisible et les valeurs doivent évoluer en permanence pour répondre aux véritables exigences démocratiques. Ainsi l’espoir d’un choix et le libre arbitre feraient à nouveau parti de l’inventaire des possibles.