Didier Eribon, transfuge
Retour à Reims
essais Champs, Editions Flammarion
[…] Dans ma vie, en suivant le parcours typique du gay qui va vers la ville, s’inscrit dans de nouveaux réseaux de sociabilité, fait l’apprentissage de lui-même comme gay en découvrant le monde gay et en s’inventant comme gay à partir de cette découverte, j’ai en même temps suivi un autre parcours, social cette fois : l’itinéraire de ceux que l’on désigne habituellement comme des « transfuges de classe ». Et je fus, à n’en pas douter, un « transfuge » dont le souci, plus ou moins permanent et plus ou moins conscient, aura été de mettre à distance sa classe d’origine, d’échapper au milieu social de son enfance et de son adolescence.
[…] Je n’ignore pas, cependant, que le discours et le succès du Front national furent, à bien des égards, favorisés et même appelés par les sentiments qui animaient les classes populaires dans les années 1960 et 1970. Si l’on avait voulu déduire un programme politique des propos qui se tenaient au jour le jour dans ma famille à cette époque, alors même que l’on y votait à gauche, le résultat n’eût pas été très éloigné des futures plates-formes électorales de ce parti d’extrême droite dans les années 1980 et 1990 : volonté d’expulser les immigrés et instauration de la « préférence nationale » dans l’emploi et les prestations sociales, durcissement répressif de la politique pénale, attachement au principe de la peine de mort et application très étendue de ce principe, possibilité de sortir du système scolaire à 14 ans, etc.